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Oui à la Turquie, Michel Rocard, 2008

RocardOui à la Turquie, Michel Rocard, Hachette, Paris, 2008

Publié lors de la présidence française de l’Union européenne, ce Oui à la Turquie (1) conserve toute son actualité. Et ce petit livre prophétique la gardera longtemps… même si, comme le montre l’auteur, il y a urgence.

Car l’ancien Premier ministre socialiste signe là un de ces essais dont il a le secret, assénant son opinion d’emblée – « Oui, donc, à la Turquie dans l’Union européenne. C’est assurément une aventure difficile, mais réjouissante et stimulante aussi » (p. 14) –, qu’il va lui-même pondérer de sérieuses réserves.

Mais le secret de sa démonstration réside sans doute dans la vertigineuse mise en perspective historique qu’il entreprend puisque l’on remonte « vers l’an mil », lorsque « les Turcs seldjoukides migrent en Anatolie, chassés de leur empire d’Asie par les Mongols » (p. 16). Reste que « pour Mustafa Kemal, le renouveau se trouve à l’ouest » (p. 20) et « ce qui est inédit, c’est qu’un parti s’affirme pro-européen en même temps que musulman et démocrate et qu’il remporte un tel succès » (ibid.) lorsque l’AKP sort vainqueur du scrutin de 2002.

Bref, « l’AKP fait sien le vieux tropisme européen et s’inscrit dans la longue marche turque (les mélomanes apprécieront…, Ndlr) qui, dans les alliances comme dans les guerres, depuis les sultans en passant par Mustafa Kemal, est toujours plus portée vers l’Europe que vers l’Asie » (ibid.). 

En attendant, la Turquie sollicite dès 1959 son adhésion à la Communauté économique européenne (CEE) qui lui vaut dès 1963 un accord d’association, dit « Accord d’Ankara ». Considérant l’essor économique turc (chapitre III), Michel Rocard loue l’action de « Kemal Davis, un grand technicien de la social-démocratie, ancien vice-président de la Banque mondiale (…), une figure que l’Union européenne s’honorerait, je crois, de compter parmi ses dirigeants » (p. 41).

S’il avance à opinion découverte, Michel Rocard n’élude aucun des obstacles, dont la liberté d’opinion et d’expression (p. 58) ou bien encore l’interdiction des partis politiques (p. 59). Et de noter : « L’adhésion à l’Union européenne appelle un changement substantiel des comportements collectifs, ce qui est plus difficile et ne saurait se limiter à des textes » (p. 61). L’ancien député européen dévoile alors sa méthode : « Je crois profondément que ces problèmes délicats qui encombrent le chemin de Bruxelles (…) ne sont solubles que par le bon déroulement du processus et le succès final de ces négociations. »

Pour ce faire, il faut régler « les questions qui fâchent (chapitre V, p. 63 à 77). Ainsi, l’abcès kurde, le tabou arménien et, d’un autre point de vue, le casse-tête chypriote. »       

Dans cette partie charnière de l’essai, où l’on apprend sans doute le plus, l’auteur commence par considérer que « les Kurdes composant un quart de la population turque, le seul traitement efficace du problème (…) ne peut être qu’économique et politique, c’est-à-dire contractuel et négocié. (…) C’est là encore dans le contexte plus large du processus d’adhésion à l’Union européenne qu’une solution négociée pourrait prendre place » (p. 68 et 69).

Sur le deuxième point, on notera cette impression : « J’ai toujours été très frappé du parallèle entre cette situation et les difficultés de la République française à reconnaître ce qu’était Vichy » (p. 70). Dès lors, « l’attitude qu’on a vue ici ou là d’exiger la reconnaissance du génocide comme un préalable à la poursuite des négociations st à l’évidence contre-productive et largement dommageable. » Michel Rocard « reste convaincu (…) que les autorités turques peuvent évoluer sur le sujet si cela s’inscrit dans une dynamique plus globale » (p. 72 et 73). 

Sur le troisième point, « le pouvoir turc a participé à la recherche d’une solution » lorsqu’  « en 2004, les Nations unies proposent la création d’une République unie de Chypre, formée sur le modèle de la Confédération helvétique » (p. 75). Mais « le fait que l’échec de ce plan soit venu de la communauté grecque, qui a voté non, rend difficile à la Turquie d’accepter de nouveaux sacrifices (…). Le casse-tête chypriote (…) nourrit les désillusions des Turcs et l’incompréhension des Européens » (p. 77).

Les négociations d’adhésion s’éternisant, « les démocrates et les progressistes turcs se sentent un peu plus abandonnés » (p. 87), poussant la Turquie à « la tentation impériale » ou à « la tentation musulmane » (p. 89).

Or « la réconciliation et la paix, c’est ce que l’Europe sait le mieux faire » (p. 93).

Car l’adhésion de la Turquie à l’UE constitue « une vraie chance pour l’Europe » (chapitre VII, p. 93 à 114). Sur le plan énergétique, « il est incompréhensible que si peu d’entre nous aient conscience de ce qui se joue là de décisif pour notre avenir » (p. 98). Outre cela, « la Turquie est le réservoir d’eau de l’Irak, de la Syrie, du Liban et d’Israël. (…) Ce que nous avons appris à faire ensemble autour du charbon et de l’acier pourra servir de modèle à la Turquie pour l’eau » (p. 99).

Si « la Turquie est musulmane » (p. 101), « la construction d’un islam européen, dont les minorités musulmanes d’Europe de l’Ouest, mais aussi pour une grande part l’islam turc, sont et seront les auteurs, représente une chance historique. Cet immense effort besoin de recevoir un signal fort de l’Occident. L’intégration de la Turquie peut constituer ce signal » (p. 102).

Enfin, « intégrée à l’Union européenne, la Turquie pourrait pendre ses distances avec la politique du « Grand Moyen-Orient » des Etats-Unis » (p. 106).

 L’immigration ? « Si la Turquie venait à perdre la perspective de l’adhésion, l’Union européenne pourrait faire face à un afflux d’immigrants supérieur à celui qui aurait eu lieu si la Turquie était membre de l’Union européenne » (p. 112).

Et c’est précisément parce que « le projet d’une Europe fédérale est mort en 1972 » (p. 127) avec l’adhésion du Danemark, de l’Irlande et du Royaume-Uni (2), qu’il convient d’ « étendre le modèle européen » (p. 138).

Michel Rocard propose 2023 pour l’adhésion de la Turquie à l’UE, l’année « du centenaire de leur République. »

Cet essai où la raison règne en maître parfois austère, mais toujours séduisant se résume d’une formule courageuse – et il en faut ! – de l’auteur : « J’ai la conviction qu’ouvrir l’Europe à la Turquie est économiquement intelligent, stratégiquement indispensable et culturellement visionnaire. »

A lire, à relire et, surtout, à… méditer !

 

Philippe Gonnet

Journaliste

 

  1. (1)Hachette, 2008, 156 pages, 13,50 €.

Michel Rocard relève là un point fondamental : « En France, les deux hommes qui ont montré le plus d’hostilité à l’adhésion turque se nomment Valéry Giscard d’Estaing et François Bayrou. Tous deux sont héritiers de ce grand mouvement fédéraliste qui est, avec la social-démocratie, l’un des courants fondateurs de l’Europe. Malheureusement, cette vision fédérale n’est plus d’actualité et la perspective de l’adhésion turque nous invite à comprendre comment cela a pu arriver, comment l’Europe s’est construite, et à procéder au décryptage de ce que nous sommes devenus » (p. 116 et 117).

 

 

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