

Jacques ATTALI. Tous ruinés dans dix ans ? Dette publique : la dernière chance. Paris, Fayard, 2011.
et
Les économistes atterrés. 20 ans d’aveuglement. L’Europe au bord du gouffre. S.l., édition les liens qui libèrent, 2011.
Comment conjurer la menace que fait peser la dette publique sur la France, la zone Euro et l’Union Européenne ? A cette question deux réponses : d’un côté l’essai d’un brillant polytechnicien et énarque, conseiller des grands, voyageur infatigable, écrivain prolifique, de l’autre un ouvrage collectif engagé et, apparemment, plus étroitement technique, dont les auteurs, les « économistes atterrés » du fameux manifeste publié à la fin de l’été 2010, sont des chercheurs en économie chevronnés, les universitaires Dominique Plihon, Benjamin Coriat, Christopher Lantenois et Henri Sterdyniak, polytechnicien de formation et directeur du département économie de la mondialisation de l'OFCE . On s’attend donc d’un côté à une problématisation riche, nuancée, « voyant loin » aussi bien en arrière qu’en avant et de l’autre à des analyses plus ciblées et plus actuelles. Cette attente n’est pas déçue, l’ouvrage d’Attali remonte jusqu’au Moyen Âge et à la naissance du capitalisme financier et traite du sujet de la dette « souveraine » à l’échelle mondiale quand les cinq textes des économistes se concentrent sur la crise de la fin 2008 et ses conséquences à l’échelle de l’Union européenne. En revanche, l’ouvrage d’Attali est peut-être davantage le fruit d’un travail collectif (l’auteur remercie plus de vingt personnes) que les textes juxtaposés des économistes atterrés, et bien que ces derniers proposent des solutions différentes sur un point important, ils parlent davantage d’une voix que Jacques Attali, dont les analyses, les idées et les suggestions sont si nombreuses qu’on s’y perd un peu, une fois qu’on a refermé son livre. Une moitié de l’ouvrage est consacrée à l’histoire de la dette souveraine dont sont tirées douze leçons que l’on peut résumer ainsi : il est utile et même nécessaire de faire des dettes (c’est un pari confiant sur l’avenir), mais pernicieux de laisser croître ces dettes lorsqu’on n’a plus les moyens de les rembourser, surtout quand les marchés ont cessé d’avoir confiance en vous. Une leçon sage qui est ensuite appliquée à la France, à l’Europe et au monde. Jacques Attali prescrit une gestion sage et soucieuse de l’avenir en France, une réduction de la dette (y compris au prix d’une politique sociale responsabilisant davantage les citoyens), mais en même temps des investissements d’avenir (recherche et formation, énergies renouvelables, réseaux de transports, nouvelles techniques de l’information et de la communication, etc.). Par une nouvelle politique économique et financière l’Europe doit se donner les moyens de l’emporter sur les calculs des marchés financiers. Les bons européens et les organismes qui les émettront et les géreront ainsi qu’un fonds budgétaire européen permettront d’affronter le problème de la dette. Un mécanisme semblable à l’échelle du monde aura assurément des effets bénéfiques, par exemple l’instauration d’un « fonds mondial de réparation » qui assurerait une retraite minimum à tous les habitants de la planète.
Les essais des économistes atterrés analysent la crise de 2008 en Europe. Nous avons lu avec grand intérêt les éclairantes présentations des crises irlandaise et islandaise. Dans ce dernier cas, on ne sait ce qui provoque la plus forte émotion: est-ce le « non » opposé par les citoyens de cette île (qui avait cependant bien profité d’un certain aventurisme financier) à la prise en charge par l’Etat des dettes accumulées par des établissements financiers ou plutôt la cupidité de l’Etat britannique et aussi, dans une moindre mesure, de l’Etat néerlandais qui font leur les dettes de leurs banques privées pour les réclamer, intérêt et capital, au peuple islandais qui n’en est pas responsable ? En tout cas, l’Islande donne l’exemple d’un peuple qui prend le risque de refuser, en grande partie, d’assumer les dettes de ses banques, sans que pour autant le pays ne s’effondre. Un exemple transposable à d’autres ? Ce n’est pas ce que pense Henri Sterdyniak qui, contrairement à Dominique Plihon, affirme qu’il n’est pas souhaitable de « faire défaut ». Les économistes atterrés prônent une stratégie macroéconomique tournée vers l’emploi (notamment vers une économie durable), un modèle social exigeant ainsi qu’une politique commerciale européenne plus regardante sur les conditions humaines et environnementales de production dans les pays émergents. Condamnant les « gains de compétitivité » d'un pays « néomercantiliste » comme l'Allemagne dont la politique déstabilise tout le continent, ils réclament une véritable politique économique et financière européenne, une harmonisation fiscale, une lutte efficace contre les paradis fiscaux et décrivent trois scénarios : soit la poursuite de la politique d’austérité actuelle qui est aussi un frein à la croissance. Ce premier scénario, actuel, pourrait aboutir au deuxième, à savoir une scission entre pays riches et pays pauvres dans la zone Euro et dans l’Union européenne, une scission qui serait la fin du projet européen. Troisième scénario : l’application des réformes préconisées assurerait non seulement la survie de l’Europe, mais un nouveau départ.
Le livre des « économistes atterrés » représente par moments une lecture passionnante et au plus haut point suggestive. Celui de Jacques Attali fourmille d’aperçus, d’analyses, de propositions. Dans les deux cas, le lecteur se dit que ces réflexions passionnantes et de haut niveau (mais tout à fait accessibles) à propos de sujets vitaux devraient occuper l’opinion publique française davantage que certain(s) sujet(s) monopolisant l’attention en ces jours. Une chose est certaine : qu’on partage ou non les conclusions de Jacques Attali et des « économistes atterrés », on écoute autrement (ou décide de ne plus écouter) certain(s) discours démagogique(s) lorsqu’on a lu ces livres. François GENTON.


