Michel Foucher, L’Europe et l’avenir du monde, Odile Jacob, 2009, 142 p
Quel titre impressionnant ! Quel programme ! En quelques pages, Michel Foucher nous fait découvrir les relations de l’Europe au monde. Il a la compétence pour cela, puisqu’il est à la fois un universitaire géographe et un ancien directeur du Centre d’analyses et de prévision du ministère des Affaires étrangères. Il a été aussi ambassadeur de France en Lettonie et souvent conseiller des plus hautes autorités de l’Etat. Ses multiples expériences lui permettent de mieux comprendre les enjeux et les bouleversements de notre monde. La richesse de ces analyses rend la lecture de son dernier essai passionnante, mais difficile à synthétiser dans une modeste note.
On peut résumer cette nouvel essai, à notre avis, autour d’une idée centrale : l’Europe, en l’occurrence l’Union européenne, ne se connaît pas elle-même. Elle ne sait pas non plus où elle va. Et pourtant, elle dispose d’atouts considérables dont elle doit prendre la mesure. On a même l’impression que les Etats qui la composent s’en servent, mais ne la servent plus forcément. La crise économique et financière a eu des effets de retour au chacun pour soi.
Vu de l’intérieur, l’Europe est devenue banale pour les anciens membres. Elle ne les fait plus rêver, mais plus souvent les inquiète que les rassure. L’arrivée d’une cohorte de nouveaux Etats, en 2004 et 2007, a d’ailleurs été perçue comme excessive, sans accueil fraternel et non pas comme une chance pour l’avenir européen. L’européanisation est vécue par beaucoup comme une contrainte extérieure et non pas comme une volonté collective.
Vu de l’extérieur, la construction de l’intégration européenne est une réussite remarquable, parfois comme un exemple à suivre. « L’existence d’une « identité » politique européenne ne fait pas de doute quand elle est observée de loin… Vue d'Asie, l'Union européenne est la forme politique collective et contemporaine de 1'«Europe», et un modèle d'intégration économique régionale avancée, permettant de dépasser les animosités politiques. Mais il lui manque une identité géopolitique de puissance, face aux États-Unis et aux deux États cités, même si l'élargissement de l'Union est porté à son crédit. » (p. 34) Pour la Chine, l’Union européenne est « une communauté de sécurité et de prospérité, un partenaire commercial de premier plan et un acteur stratégique facilitant l’évolution vers un ordre mondial multipolaire et multiple » (p. 35) Pour l’Inde, « l’Europe est perçue comme un soft power, adepte du statu quo, alors qu’elle pourrait contribuer à un rééquilibre par rapport aux Etats-Unis »(p.38). Pour les Etats-Unis, par exemple pour Zbigniew Brzezinski, comme pour Hillary Clinton, l’Europe est une réussite remarquable ou un miracle très utile au monde. Les européens savent-ils qu’ils donnent cette image au monde ? Ce n’est pas certain.
Michel Foucher propose aussi de nouvelles analyses de la question des frontières de l’Union pour les prochaines années, en examinant plus particulièrement les questions de la Russie et de la Turquie. Il considère que l’élargissement doit être repensé. Les critères de Copenhague pour l’adhésion ne sont pas suffisants pour concevoir une adéquation suffisante entre de nouveaux élargissements et le projet politique européen. Pour l’auteur, l’engrenage de l’élargissement qui en appelle d’autres n’est pas satisfaisant.
C’est lorsqu’il appelle les européens à entrer dans l’arène mondiale, donc à changer d’échelle, que cet essai est le plus novateur. En effet, la mondialisation n’est un slogan publicitaire, mais aussi un nouveau mode de penser le monde. Pour lui, l’Europe n’est pas synchrone par rapport au monde. « Sur le fond, le monde est une arène qui fonctionne sur le mode des rapports de force entre intérêts légitimes, parfois sur le mode de la confrontation. Il est hétérogène par rapport à une communauté européenne régie par le droit et le contrat, et gouvernée selon le compromis imparfait entre des intérêts nationaux. L'Europe instituée, qui n'est évidemment ni ne sera une nation ni un État même si elle présente des éléments de gestion fédérale comme la monnaie et suscite un sentiment d'identité politique et d'appartenance culturelle, n'est pas synchrone avec la géopolitique classique, proche du concert des nations de la fin du XIX' siècle. Cette diachronie, ce décalage sont perçus comme une faiblesse. » (p.104) Cette analyse n’est pas sans rappeler celle de Robert Kagan qui opposait la puissance américaine et la faiblesse européenne.1 Mais, l’auteur ne s’arrête pas à ce constat de décalage. D’une certaine manière, il en déduit au contraire que le processus d’intégration est en réalité de source de puissance, on pourrait dire durable. D’une certaine c’est un peu aussi le miracle de la construction européenne.
« C'est en accélérant leur intégration régionale que les Européens prennent place dans le jeu global, au plan économique » (p.109) Il faut donc que l’Europe prenne la mesure de ses intérêts collectifs et les défende collectivement. « Première puissance économique et commerciale du monde, l'Union européenne a intérêt à prendre ses responsabilités dans la modernisation des règles du jeu, au-delà de la seule négociation commerciale. Le champ d'action est vaste mais balisé » (p.111).
Le paradoxe est que l’Europe est déjà très largement un acteur mondial, mais pas forcément un acteur politique global, même si « l'Union européenne est le seul acteur international qui peut agir sur tous les leviers d'une crise: militaire, développement, police, droit, commerce2 » (p.115) Il n’est pas certain qu’on puisse vraiment partager l’optimisme de Michel Foucher lorsqu’il reprend les propos suivants d’un ancien, très efficace, il est vrai, secrétaire d’Etat aux affaires européennes : « L'Europe est passée de l'influence à la puissance », juge Jean- Pierre Jouyet, en forme de bilan de la présidence française du Conseil de l'Union, à la faveur d'une gestion de crises imprévues.3 » (p.116)
L’auteur propose un tableau du monde polycentrique en devenir qui souligne avec justesse, d’une part le fait que le monde change plus lentement qu’on ne le croît souvent, d’autre part que la place de l’Europe instituée reste majeure en pouvoir d’attraction ou en part du PIB mondial (18 % en 2025). En même temps il nous indique que cette place de l’Europe dans le monde restera importante si les européens continuent à s’organiser vraiment pour agir, restent solidaires et ont la conviction d’appartenir à une Europe vécue par eux et non pas seulement une Europe conçue pour eux. La conclusion de cet essai montre que Michel Foucher a une foi européenne que nous partageons, mais qui ne l’empêche pas de rester réaliste sur l’avenir de l’Europe : « En mariant pouvoir d'attraction et pouvoir d'émission, les Européens se sont donné les moyens de maîtriser leur avenir. Le savent-ils assez? » (p.139)
Henri Oberdorff
Professeur de droit public à l’Université Pierre Mendès France de Grenoble


