
Jacques Chirac (en collaboration avec Jean-Luc Barré), Chaque pas doit être un but. Mémoires 1, Paris, NiL, 2009.
Douze ans durant Jacques Chirac fut président (1995-2007). S’il ne lui fut pas donné de conduire la France durant le changement d’ère que représentèrent les années qui virent la chute du Mur, la fin du bloc socialiste et la dissolution de l’URSS, c’est sous sa présidence que la France s’est installée dans le nouveau millénaire. A un septennat marqué par cinq ans de « cohabitation » succéda un quinquennat inauguré par un score sans précédent dans un second tour qui opposait Chirac à Jean-Marie Le Pen. L’ancien Président fait le récit de sa vie dans un premier tome qui va jusqu’au chapitre 24 intitulé : « La victoire », à savoir la victoire remportée en 1988 sur Edouard Balladur (au premier tour) et sur Lionel Jospin (au second). Chirac a vécu une vie avant de rencontrer son destin (la présidence). Bien qu’écrit en collaboration, pour ainsi dire à deux mains, ce livre est bien porté par une voix et frappe le lecteur, à divers moments, par une certaine sincérité, qui concerne moins les faits ici rapportés, que les savants pourront corriger ou contester, que le ressenti qui s’exprime. Nous laisserons de côté ici l’homme privé, le père attentif à ses deux filles, l’amateur de poésie et des « arts premiers ». Qui voudra réfléchir aux élites politiques françaises après 1945 trouvera dans cet ouvrage un document que l’on aurait tort de sous-estimer. Chirac se pense Corrézien et homme du peuple, parce que son grand-père fut un instituteur et grand militant radical de ce département dans lequel le futur président passa les étés de son enfance. Mais son père était banquier et c’est à Paris (5e et 7e arrondissements) que Chirac est né, a grandi et a fait toutes ses études. Elève de Sciences Po, puis énarque, il ne cache d’ailleurs nullement le fait qu’à de nombreuses reprises les relations lui ont été utiles, à commencer par celles dont il put bénéficier grâce à un « beau mariage » dans une noblesse qui remonte jusqu’au temps des croisades, comme l’auteur le note assez longuement. Ce dernier cite aussi certaines démarches utiles à sa carrière, ainsi cette visite faite en 1967 au sénateur Marcel Audy (gauche non communiste) qu’il dissuade de se présenter à la députation, alors que ses chances étaient certaines, afin que cet ancien résistant ne s’expose pas au risque (théorique) d’avoir à se désister pour le candidat communiste. Face au jeune Chirac, le remplaçant « parachuté », Robert Mitterrand, « frère de quelqu’un », ne faisait pas le poids.
Le livre est plein de notations sur les distinctions sociales, auxquelles Chirac est sensible, surtout lorsqu’on le traite de haut. Au départ de l’ascension politique de Chirac, on notera un certain esprit pacifiste (il signa l’appel de Stockholm), le patriotisme de l’officier en Algérie, l’admiration pour le général de Gaulle et un courage qui le conduisit plus tard à prendre des positions opposées à celles de la majorité de ses électeurs (avortement, peine de mort, Europe). Son mentor fut Georges Pompidou, auquel le livre rend longuement hommage, son adversaire préféré François Mitterrand, pour lequel Chirac ne dissimule pas une admiration parfois teinté d’ironie (« Salut l’artiste ! »). Loin devant des personnages décrits sans indulgence, mais avec humour, tels l’ambassadeur André François-Poncet, les hommes politiques Maurice Couve de Murville et Michel Poniatowski, se profilent les héros négatifs Edouard Balladur et surtout Valéry Giscard d’Estaing (« … j’ai du mal à comprendre ses façons d’être, ses réactions et sa psychologie… », p. 283).
Et l’Europe ? Elle ne joue pas un rôle de premier plan dans ce roman de l’ambition et de l’ascension. On notera le titre goethéen, qui est bien choisi si l’on considère le parcours ascendant de Chirac. Il exprime le point de vue de celui qui, une fois son but atteint, a su montrer à diverses reprises qu’il était un fidèle soutien de la cause de l’Europe et de la coopération franco-allemande en tant que « moteur de l’Europe ». Au début des années 1970, le quadragénaire écoute ses conseillers Marie-France Garaud et Pierre Juillet qui n’ont pas la fibre européenne. Le chapitre 9, consacré au jeune ministre de l’agriculture, est intitulé « Européen de raison », l’histoire du marché commun n’étant à ce moment-là qu’une « longue suite d’échecs et de déceptions » (p. 144). Partisan (mais sans illusion) de l’élargissement à la Grande-Bretagne, à l’Irlande et au Danemark, Chirac défend l’agriculture française contre le ministre allemand (qui s’écrit Ertl et non Hertl !). Moins européen que le président Giscard d’Estaing, Chirac, après avoir démissionné de son poste de premier ministre, ne pourra se délivrer de l’influence antieuropéenne de M.-F. Garaud qu’après l’appel de Cochin de novembre 1978. Ce discours polémique n’exprime que partiellement la pensée d’un homme auquel on avait d’autant plus aisément forcé la main qu’il n’était pas encore remis des séquelles d’un grave accident de voiture. En 1979, après les premières élections du Parlement européen, Chirac tire progressivement les leçons de la déroute que lui infligent la liste conduite par Simone Veil (pourtant une amie) et celles du PS et du PCF. Quelques années plus tard, lors de la première cohabitation, l’Europe est devenue un sujet consensuel pour Mitterrand, pourtant jugé « partisan d’une Europe fédérale », et son premier ministre. Lors du débat parlementaire sur l’Acte unique européen, Chirac défend avec vigueur les efforts déployés pour la « construction européenne » et le mémorialiste cite de longs extraits de ce discours dans son livre (p. 358 sq.). Plus tard, Chirac a soutenu le référendum sur le Traité de Maastricht, estimant nécessaire que le peuple français soutienne un texte qui renforçait le Parlement européen et restreignait la « toute-puissance » (p. 397) de la commission de Bruxelles. Il n’a pas hésité alors à affronter une forte opposition interne.
Malgré l’incontestable différence des tempéraments, Chirac est bien plus proche de son aîné et rival François Mitterrand que l’on ne pense. Comme ce dernier, il a été un homme politique ambitieux et doué, « pragmatique », pour ne pas dire souple et manœuvrier, habile à créer et à entretenir des réseaux, mais aussi à organiser et à tenir un grand parti et à guider les foules. Et comme lui il a été un amoureux de la France, de son histoire, de ses provinces et de leurs habitants, mais aussi un homme ouvert aux cultures du monde. Autant que Mitterrand Chirac a vu dans la construction européenne la seule possibilité réelle de conserver à la France un avenir prospère et une certaine influence politique, en relation avec ses partenaires naturels, à commencer par l’Allemagne. Le pas vers l’engagement européen, s’il n’occupe pas le centre de l’ouvrage, y est bien le but politique le plus important. Evoquant son état d’esprit au soir de sa victoire de 1988, le mémorialiste conclut le premier tome de ses mémoires sur son attachement à une France « unie, riche de ses différences »…
Réalisé par François GENTON.


