Après-guerre. Une histoire de l'Europe depuis 1945, Tony Judt (1948-2010), Paris, Armand Colin, 2007
L’historien britannique est mort le 6 août 2010 à New York. Directeur du Remarque Institute de l’université de New York, cet historien de la gauche française a fait date en publiant en 2005 une histoire de l’Europe depuis 1945, traduite en 2007 en français : Après-guerre. Une histoire de l'Europe depuis 1945, Paris, Armand Colin, 2007 (ISBN 978-2-200-34617-1).
Quelques jours avant sa mort, Tony Judt a donné une interview à Jörg Lau, du magazine hambourgeois Die Zeit (n° 33, 12 août 2010, http://www.zeit.de/2010/33/Tony-Judt). En guise d’hommage, nous tenterons ici de rapporter l’ultime message d’une grande voix. Engagé en 1967 dans l’armée d’Israël, Tony Judt est fier d’avoir publié en 2003 dans le New York Times une tribune plaidant pour un Etat israélien binational et laïque dont les citoyens, quelle que soit leur langue ou leur origine, bénéficieraient des mêmes droits. Les Etats-Unis ne sont plus un modèle susceptible d’orienter une Europe dont ils se sont détournés, même s’ils font parfois mine de s’y intéresser, en plaidant par exemple vaguement pour l’entrée de la Turquie, leur allié stratégique, dans l’UE. La politique étrangère d’Obama est d’ailleurs assez proche de celle de son prédécesseur (Gaza, Guantanamo, Afghanistan, Iran, etc.). En Europe, Obama serait un homme politique conservateur et ses adversaires du Tea-Party n’ont pas vraiment d’équivalent. Les Etats-Unis ont échoué, en tant que modèle, non seulement sur le plan international, mais aussi en termes sociaux et économiques. Si l’on tenait compte des centaines de milliers de prisonniers aux Etats-Unis les chiffres du chômage seraient bien plus importants ! Sur le plan international, seul un renforcement de l’ONU et, en échelle réduite, de l’Union européenne permettrait d’apporter une solution durable à des questions telles que l’Afghanistan, dont les Etats-Unis devront tôt ou tard se retirer. L’Europe est donc bien un modèle, par sa construction patiente et pacifique et par sa politique sociale. La social- démocratie s’étant épuisée à se distinguer du communisme, la renaissance d’une gauche « décomplexée » est la priorité du moment, en Europe et dans le monde développé, une gauche capable d’exercer la pression sociale qu’exerça longtemps la présence du communisme. Un objectif d’autant plus accessible que la droite (européenne) s’est approprié beaucoup de thèmes « de gauche », tel l’Etat-Providence, et que même l’Europe actuelle, gouvernée majoritairement à droite se distingue des Etats-Unis par une politique sociale qui lui permet de mieux amortir les effets de la crise, la redistribution garantissant un certain niveau de consommation aux catégories sociales défavorisées. L’Union européenne doit cependant se doter d’une réelle politique économique commune et se libérer de l’ « encadrement stupide » de l’Euro, nommer des personnalités fortes dans les postes-clés des institutions européennes, et accueillir la Turquie. En effet, la Turquie est « la plus grande chance de l’Europe » qui pourra ainsi devenir un acteur reconnu sur le plan mondial, notamment dans le monde islamique, et se libérer d’une identité « judéo-chrétienne » d’autant plus inadaptée que l’Union européenne abrite déjà 15 millions de musulmans. Nous aurons souvent l’occasion de revenir sur tous ces sujets et de nous souvenir de la lucidité de Tony Judt.
Réalisé par François Genton.


