Les politiques culturelles européenne et hongroise
par Balázs Ablonczy, directeur de l’Institut hongrois de Paris, et Philippe Teillet, maître de conférences en science politique, Institut d'Etudes Politiques de Grenoble, chercheur au laboratoire PACTE CNRS et responsable de la spécialité de Master "Direction de Projets culturels".
Compte rendu
Le rôle de la culture en Europe Centrale est extrêmement important. La culture nationale, la langue, une littérature commune, des symboles communs, des mythes communs ont assez souvent remplacé la souveraineté étatique. Par exemple, l’Etat de Pologne n’existait pas entre la fin du XVIIème et le début du XXème siècle. Il n’y avait pas d’Etat Tchèque entre 1620 et 1918, etc. La culture commune était primordiale dans ce contexte-là. La première moitié du XIXème siècle est marquée par un processus intellectuel et culturel qui avait pour but de créer certaines institutions de la nation. C’était la période de la floraison du théâtre, des Académies de sciences ayant pour but de codifier la langue.
Quant à la Hongrie, le pays vit depuis plus de deux siècles un rapport d’obsession par rapport à l’Occident. Le « projet hongrois » né au début du XIXème siècle était de rattraper l’Europe, moderniser le pays et créer un Etat moderne à l’instar des Etats de l’Europe de l’Ouest. Ce sentiment de rattrapage est constant dans la pensée politique hongroise depuis le début du XIXème siècle. C’est à partir de cela qu’on peut mieux comprendre les principaux débats sur l’identité hongroise.
L’autre facette de cette obsession hongroise concerne les reflets de cette quête de se rattraper, c’est-à-dire que les hongrois sont toujours curieux de savoir ce que pense l’Occident de la Hongrie. Ce projet de rattrapage est donc en quelque sorte aggravé par l’idée que les malheurs survenus à la Hongrie au XXème siècle sont dus à une image du pays à l’Occident. C’est la raison pour laquelle la Hongrie fait des efforts considérables pour améliorer son image. L’Institut hongrois de Paris en est une des multiples illustrations. Actuellement, la Hongrie dispose de 19 Instituts culturels dans le monde, un chiffre impressionnant pour un pays de 10 millions d’habitants. Les professeurs hongrois sont présents dans vingt pays dans le monde. L’idée de la création de ce réseau d’Instituts date des années vingt quand une bonne partie des hongrois considéraient que le sort réservé à la Hongrie était injuste.
Pour mieux comprendre le rapport de la Hongrie à la culture, il convient de s’arrêter brièvement sur l’histoire de ce pays. La Hongrie a perdu sa souveraineté au XVIème siècle. L’occupation turque a durée plus de 150 ans. Après les guerres de libération c’est l’Empire des Habsbourg qui devient maître des lieux jusqu’à la première guerre mondiale. Depuis 1867, la Hongrie a bénéficié d’une grande indépendance que sein de l’empire des Habsbourg en disposant de son gouvernement, son administration, son propre programme de développement économique, etc. Ce processus a été stoppé après la première guerre mondiale. Le traité de Trianon de 1920 a été une des tragédies nationales. Le pays s’est retrouvé divisé et perd près de deux tiers de son territoire historique et près de 60% de ses habitants. La Hongrie de l’entre deux guerre était un régime autoritaire. C’était aussi la période où de grands efforts ont été effectués dans le domaine de la culture et de l’éducation. De nombreux instituts culturels et écoles sont apparus à cette époque. Une des grandes perdantes de la première guerre mondiale est devenue dans les années trente un des alliés de l’Allemagne de Hitler. Depuis 1947, la Hongrie s’est retrouvée dans le camp communiste et a dû partager leur projet culturel dont les axes étaient : donner l’accès à la culture à tout le monde tout en contrôlant le domaine de la culture, en filtrant rigoureusement les auteurs, en triant le monde scientifique. Aujourd’hui, les années cinquante sont considérées comme une des périodes les plus tragiques de l’histoire hongroise. Fin des années cinquante ont apporté une nouvelle vague dans la période soviétique de l’histoire hongroise pendant laquelle près de 200 milles hongrois ont quitté leur pays. Malgré la persistance de certains tabous et du contrôle rigoureux de la sphère culturelle, cette nouvelle vague est marquée par une certaine libéralisation du domaine culturel : des pièces de théâtre venues de l’Europe de l’Ouest ont été présentées à Budapest, des ouvrages en français et en anglais sont apparus dans les librairies, etc. A partir des années quatre-vingt, le parti communiste perd peu à peu son emprise sur la société hongroise.
Les élections démocratiques de 1990 ont ouvert une nouvelle étape dans l’histoire hongroise du XXème siècle. La politique culturelle se retrouve désormais gérée par le Ministère de la culture et de l’éducation jusqu’à ce que le Ministère de l’héritage national s’en charge en 1998. Aujourd’hui, le domaine culturel est géré par le Groupe supra-ministère de ressources nationales. Les collectivités territoriales gèrent, elles aussi, les affaires de la culture. Il faudrait enfin souligner le rôle du réseau des Instituts culturels qui, eux aussi, jouent un rôle important dans la gestion des affaires culturelles de la Hongrie.
Un autre changement important par rapport à la période communiste est celui de l’adoption de la loi en 1996 autorisant le lancement des chaînes de télévision privées.
Deux volets de la politique culturelle hongroise peuvent être distingués : la vocation du pays à l’égard de nombreux hongrois vivants dans les pays limitrophes (2,5 millions) et la mise en valeur de la culture hongroise au niveau européen. Tous les gouvernements hongrois depuis le changement de régime ont soutenu les actions culturelles des hongrois dans les pays limitrophes : Roumanie, Slovaquie, etc. Le second volet de la politique culturelle hongroise est très marqué par l’action des Instituts culturels mentionnés. On peut mentionner, par exemple, les saisons de la culture hongroise à Paris, à New York, à Pékin, etc. Certaines initiatives privées comme, par exemple, le festival Sziget, sont également commues au niveau européen.
Au niveau européen, les perspectives financières de l’Union sont en train d’être définies. Un mélange d’espoirs et de craintes sont apparus autour de l’avenir de la culture au sein de l’UE. Les espoirs concernent la volonté de certains pays, dont la France, de voir l’augmentation de l’action publique dans le domaine culturel. L’inquiétude existe quant à l’avenir des financements sur la culture au sein de l’UE et s’explique par des tendances libérales dans l’Union européenne. Les craintes concernent une vision très particulière de la culture vue comme un simple marché.
Il faudrait rappeler que le programme « Culture » 2007-2013 est doté de 57 millions d’euros par an, ce qui reste plus que modeste si on compare ce budget avec ceux de quelques villes européennes. Le budget de la culture de Lyon, par exemple, est de 100 millions d’euros par an…
Quelques repères chronologiques sont utiles pour mieux comprendre l’action de l’UE en matière culturelle. D’abord, il faudrait rappeler que le traité de Maastricht de 1992 a été le moment fondateur puisque c’est le moment où on a intégré dans les traités une compétence culturelle explicite de l’Union européenne. L’article 167 du traité dit : « L’Union contribue à l’épanouissement des cultures des Etats membres dans le respect de leur diversité nationale et régionale tout en mettant en évidence l’héritage culturel commun ». A partir de cette date, un certain nombre de programmes ont été lancés au niveau européen : Kaléidoscope, Villes européennes de la culture, etc. Ensuite, la politique régionale a également développé les aspects culturels. Tout ceci a amené à l’institutionnalisation de la politique culturelle de l’UE avec la création de la Direction Générale « Culture » au sein de la Commission européenne, ce la Commission « Culture » au sein du Parlement européen.
L’année 1999 est une autre date importante car elle donne naissance au programme cadre regroupant la multitude des initiatives apparues dans le domaine culturel au sein de l’UE. En 2007, l’Agenda culturel européen a été adopté. Aujourd’hui, l’action culturelle est encastrée dans le vaste programme « Europe 2020 ».
Cinq caractéristiques de la politique culturelle de l’Union européenne pourraient être relevées. Tout d’abord, c’est la recherche de la cohésion en matière culturelle entre les Etats membres de l’Union. L’idée est d’intégrer les aspects culturels dans les grandes Stratégies de l’Union européenne (« Stratégie de Lisbonne », « Europe 2020 »). La deuxième caractéristique consiste en deux mots clefs : diversité culturelle et héritage culturel commun. La troisième caractéristique est la séparation entre l’action de la Communauté au titre de la culture et celle à titre d’autres politiques (régionale, de cohésion économique et sociale, etc.). La quatrième caractéristique c’est que la politique culturelle de l’Union cherche à structurer la société civile européenne. Autrement dit, l’Europe cherche à construire un dialogue avec sa société civile à travers sa politique culturelle. Et, enfin, la cinquième caractéristique concerne les rapports avec les Etats membres : la méthode ouverte de coordination.
Il serait intéressant de comparer l’action de l’Union européenne en matière culturelle avec celle de la France. Plusieurs différences pourraient être soulignées. La nature de l’intervention ne semble pas être la même : la conception de la culture intrinsèque (culture pour la culture) en France n’est pas propre à l’Union européenne. Les objectifs de l’action de la culture au niveau européen sont souvent autres que le simple développement de celle-ci. Au niveau de la gouvernance de la politique culturelle, la France est plutôt dans la coproduction entre l’Etats et les initiatives privées tandis que c’est la subsidiarité qui caractérise le niveau européen avec l’idée de déléguer le plus possible au niveau le plus compétent. Le troisième axe de comparaison concerne les orientations de ces politiques. En France, on est particulièrement sensibles aux arts, au domaine artistique, avec la tradition d’unification de la création artistique. Au niveau européen, la diversité culturelle est le mot d’ordre, avec toute la dispersion que ce terme puisse évoquer.
Réalisé par Katsiaryna Zhuk le 10 juin 2011


