Compte rendu L'Europe des pauvres

L’Europe des pauvres

par Olivier Noblecourt, adjoint au Maire de Grenoble chargé de l'Action sociale et familiale,

co-président de la commission Logement de la Métro


Compte rendu

La pauvreté en Europe est un sujet d’une brûlante actualité. L’un des grands enjeux pour l’Union européenne est de construire une stratégie, voire une politique européenne commune de lutte contre la pauvreté.

Tout le monde est d’accord qu’aujourd’hui la pauvreté est une réalité en Europe. Toute la question est de savoir de quelle réalité on parle. La pauvreté ça veut tout et rien dire. Il existe un calcul standardisé en France, comme en Europe, qui est la définition de la pauvreté assez mathématique : c’est 60% du revenu médian Etat par Etat. En France, c’est 950 euros par mois par unité de consommation. Selon ce calcul, au niveau européen, 17% de la population vit sous le seuil de pauvreté.

Le premier élément à relever est de considérer que ce chiffre ne veut absolument rien dire. Il reflète des réalités nationales extrêmement disparates : 23% en Roumanie, 11% aux Pays-Bas, 20% au Royaume-Uni, etc. Il existe également des hétérogénéités régionales très fortes : plus de 13% pour le France, 22% pour Grenoble… Les valeurs absolues de ces 60% du revenu ne sont pas les mêmes d’un pays à l’autre : en France, cela représente 13200 euros par an, en Roumanie 1200 euros.

Etre pauvre est d’abord un ressenti, c’est se sentir pauvre dans une société qui vous désigne comme pauvre ou qui vous aide à vous désigner comme pauvre. Au niveau européen, les catégories de la population les plus touchées par la pauvreté, dans des proportions différentes selon les pays, sont les jeunes et les personnes âgées. En revanche, contrairement à certains d’autres continents, il n’existe pas de clivage entre la pauvreté des femmes et celle des hommes.

Alors qu’est-ce qu’être pauvre ? Est-ce par rapport au revenu quantitatif ? Etre pauvre aujourd’hui, c’est aussi subir une exposition aux risques de précarité. Selon le sociologue Serge Paugam, être pauvre ce serait être assisté. « Assister » veut dire bénéficier de l’aide de la collectivité publique, dépendre, ne pas être autonome. De ce point de vue, on peut distinguer en Europe trois grandes formes de pauvreté. Premièrement, c’est la pauvreté intégrée, normalisée, banalisée, courante. On la trouve dans des pays à niveau de ressources plus faibles que d’autres : la Grèce, l’Italie, l’Espagne et le Portugal. Dans ces sociétés, la pauvreté a toujours eu sa place. Elle fait partie du mode d’organisation de la société. Deuxièmement, c’est la pauvreté marginale. C’est une pauvreté stigmatisée, déviante par rapport à la norme sociale. Les pauvres seraient les inadaptés de la société. C’est le cas des pays dont l’organisation est tournée vers la production des richesses, essentiellement le pays de l’Europe du Nord. Troisièmement, c’est la pauvreté disqualifiante. C’est une pauvreté en porosité avec la société, qui peut concerner chacun dans la société et qui va faire naître dans celle-ci des angoisses sociales, une peur de l’avenir, une peur du déclassement social, etc…. Souvent, elle est accompagnée d’une disqualification territoriale. Ce type de pauvreté est au cœur de l’ouvrage d’Eric Morin « La peur du déclassement » qui montre combien c’est la peur du déclassement qui nous guide souvent dans le choix des quartiers qu’on habite, le choix des écoles, etc…

Deux grandes visions de la lutte contre la pauvreté s’opposent à l’échelle européenne. On voit émerger la vision d’inclusion sociale très forte souvent avec un lien fort entre la lutte contre la pauvreté et l’ordre public. Le rapport à la norme d’inclusion sociale est très particulier, comme par exemple l’interdiction de dormir dans la rue aux Pays-Bas. Dans ce sens-là, la lutte contre la pauvreté est la volonté de faire disparaître l’anormalité qu’est la pauvreté. Aujourd’hui, c’est un modèle dominant dans les représentations de la pauvreté en Europe. Un autre modèle consiste à considérer l’autonomie sociale de l’individu, ce qui sous-entend l’acceptation des choix de vie qui paraissent contradictoire avec la norme. Cette question est un enjeu politique fondamental a affronter

Deux auteurs méritent d’être particulièrement cités. D’abord, François Dubet a récemment publié un ouvrage « Les places et les chances » dans lequel il explique comment l’idéologie de l’égalité des chances a gagné notre esprit et comment elle est finalement perverse. Derrière l’idéologie de l’égalité des chances, il y a l’idée de mettre tout le monde sur la même ligne de départ. Au final, il s’agit plus de la lutte contre les inégalités, mais de la lutte contre les discriminations. Ce qui compte ce n’est pas tant le résultat à l’arrivée que tout le monde soit à la même ligne de départ. A ce moment-là, les politiques publiques sont ciblées sur la suppression des différences au départ. Une conception culpabilisante de la société s’est ainsi développée. Le rapport aux inégalités devient aussi celui aux identités. On fabrique des identités victimaires.

L’autre référence importante est Alain Ehrenberg et son livre « Société du malaise » qui analyse comment les conséquences psychosociales de la pauvreté sont vécues, vues et mises en perspectives aux Etats-Unis et en France et notamment la construction du rapport religieux à la pauvreté des individus. Selon cet auteur, dans la vision protestante à la pauvreté, c’est l’individu qui est en responsabilité pour la pauvreté. Alors que dans la vision catholique, c’est la société qui est responsable. Ce rapport structure ensuite les civilisations : anglo-saxons et scandinaves plutôt sur le modèle protestant et le bassin méditerranéen plutôt sur le modèle catholique.

Quelles sont aujourd’hui les stratégies européennes de lutte contre la pauvreté ? L’Europe s’est donné un certain nombre d’objectifs (cf. le document distribué en salle). Cependant, cette stratégie politique est peu visible et peu explicitée. La première question qui se pose c’est celle du lien entre les droits fondamentaux et les droits sociaux. On voit un certain nombre d’avancés dans le domaine social apparaître dans les textes européens, mais il n’y a toujours rien sur, par exemple, le revenu minimum européen, ni sur la stratégie de convergence entre les Etats.

Comment faisons-nous émerger des politiques partagées dans ce domaine en présence de deux visions différentes, voire opposées, de la pauvreté et de politiques publiques ? Depuis la stratégie de Lisbonne, l’Europe a fait des choses extrêmement fortes dans le domaine de l’intelligence et de l’innovation. Aujourd’hui, elle cherche à intégrer de l’innovation sociale dans sa stratégie de l’innovation économique et technologique, avec notamment le développement de pôles de compétitivité permettant de regrouper des forces locales. Martin Hirsch a rendu un rapport sur la stratégie de l’Europe pour la lutte contre la pauvreté. Il évoque justement la question des territoires. Il continue de travailler pour encourager les appels à l’expérimentation sociale en Europe.

La réponse à la pauvreté réside aussi évidemment dans un meilleur partage des richesses. Nous pouvons également prévenir l’apparition de nouvelles formes de pauvreté avec les stratégies territorialisées. Les capacités de faire face à la pauvreté sont essentiellement dans les mains des acteurs locaux et dépend de la capacité de l’Europe pour valoriser les expériences et les modélisations locales. Il faut que l’Europe soit un levier stratégique à la fois pour donner des moyens aux acteurs locaux et pour partager la connaissance et la capacité d’ingénierie en mettant en œuvre des actions qui marchent.

Réalisé par Katsiaryna Zhuk le 12 novembre 2011

 

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